
Chronique d’une vie
Nouvel extrait du tome II en préparation
Non, Jef, t’es pas tout seul
✍ Jef
En ce mois de décembre 1947, songeant
à la nouvelle année qui arrive, mon père est conscient que l’unique certitude
qui se profile pour lui à l’horizon sera de porter l’uniforme. Il se demande
cependant ce qui pourrait lui arriver l’année prochaine d’aussi extraordinaire
que cette porte laissée entrouverte il y a douze mois, avenue des Gloires
Nationales. Depuis qu’il en a franchi le seuil, l’âme en berne, il a
l’impression d’avoir été propulsé vers un autre espace-temps, vers un univers
où l’avenir peut enfin se construire, ne plus se subir. Il est déterminé
désormais à faire rimer le mot avenir
avec le verbe agir, se remémorant
souvent ce passage de la charte de la Franche Cordée :
Évite l’indolence et la stérile
agitation
Travail est œuvre de peine et de
joie
Travail est œuvre d’homme
Travail est service
Depuis l’enfance, Jacques entend sans cesse évoquer des considérations sur le travail dans un
contexte de rentabilité et de productivité. Il retient aujourd’hui que ce mot
peut être synonyme de joie, de service et d’œuvre. Il repense au chemin parcouru
depuis le cadeau de sa rencontre avec Hector, un homme, une personnalité hors
du commun dont il apprécie l’ouverture de cœur et qui a tant encore à lui
apprendre. Tel un guide, Hector préconise avec son autorité naturelle,
l’attention à accorder à celui qui vient vers lui et la concrétise dans sa vie
de tous les jours, comme il le fit avec Jacky. Sa disponibilité semble sans
limite.
Entourés de leurs enfants qui leur arrivent au fil des ans et
de tous ces naufragés d’un jour qui viennent sonner chez eux pour recevoir une
écoute, recueillir une expérience ou une parole qui les remettra sur le chemin
de la vie et de l’espoir, Hector et Jeanne soutiennent les initiatives de tous
ces jeunes qui s’enivrant d’une liberté retrouvée au lendemain de la guerre, se
sentent parfois isolés, perdus.
Ils sont nombreux à débarquer ainsi, le sac à dos de l’âme débordant
de révoltes et de larmes, à venir frapper à la porte pour un conseil, un
dépannage financier ou parfois aussi pour un lit pour la nuit ne sachant où
aller. Ils deviennent alors la priorité absolue. C’est ainsi que débarque un
jour la jeune Fernande Carlier qui s’installera au 33, comme disent souvent les
enfants de Jeanne et Hector en évoquant leur adresse.
Gustave Bruyndonckx
Un coup de sonnette !
Et un tel arrivait, expliquant qu’il avait perdu son travail ou
avait un autre souci. Il y avait des tas de motifs mais c’était toujours un
problème qu’on venait présenter à mon père, au président.
Même durant le repas, mon père l’accueillait sans attendre,
allait dans son bureau avec le visiteur pendant que son repas refroidissait et
qu’il fallait ensuite le réchauffer.
Plusieurs fois, quelqu’un est arrivé en disant :
« J’ai claqué
la porte de la maison et je ne sais pas où aller ». Alors maman allait
réveiller quelqu’un dans sa chambre en disant : « Lève-toi ! On doit donner le
lit à quelqu’un ».
Mes parents n’avaient pas beaucoup de temps pour nous, et notre
éducation s’est faite en haut de l’escalier. Dans la maison, il y avait le bel
étage et puis l’entresol. Et comme il y avait tout le temps des réunions et
qu’on ne pouvait pas se manifester, on restait en haut de l’escalier et on
écoutait tout ce qui se faisait à la Franche Cordée. Là, on a appris énormément[1].
Les enfants du couple Bruyndonckx s’adaptent et grandissent dans
cette ambiance de porte ouverte, d’arrivées inopinées, dans cette maison où règne la courtoisie ✍ et où la
règle consiste à accueillir celui qui en a besoin. Mon père espère-t-il
secrètement un jour acquérir cette très grande disponibilité vis-à-vis des
autres ?
Guy Bruyndonckx
Constamment, les jeunes étaient présents dans la maison, à
table ou en réunion[2].
Hector fut orphelin assez jeune. Alors qu’il était pensionnaire au collège Saint-Boniface à Bruxelles dans la classe d’un certain Georges Remi, l’un de ses professeurs, rencontré lors de sa dernière année d’études secondaires, l’a marqué par sa très grande disponibilité à son égard, l’encourageant souvent. Peut-être pense-t-il encore parfois à cet enseignant transmetteur de lumière
quand il ouvre la porte à chacun, découvre un nouveau venu comme il fit pour
Jacky le jour de Noël 1946.
Fasciné par ce talent de l’accueil qui anime Jeanne et Hector,
Jacky déserte peu à peu les sous-sols de l’église Saint-Vincent-de-Paul, chaussée
de Ninove, où il rencontrait la jeunesse d’Anderlecht et où il traînait parfois
son ennui, montrant aux copains ses progrès à la guitare. Il oublie les bancs
de solitude disséminés dans les espaces verts du quartier et rejoint moins
régulièrement les camarades, Jean, Robert et les autres, même si Anny tente de
le retenir quelque peu dans la bande.
Sans regret et comme s’il se préparait à un grand départ, mon
père replie dans les malles de ses souvenirs les vides et les silences
traversés à l’adolescence, les chagrins et les propos convenus des oncles et
des tantes qui, dès l’aube légère ✍, conjuguent leur vie à l’imparfait, proférant des
sentences sans appel, prônant l’immobile et proclamant : Il
ne faut pas confondre hâte et précipitation ✍.

Je n’aime pas les gens qui finissent par s’asseoir, par
se coucher et qui renoncent à leurs rêves parce que de toute façon ils se
mettent doucement aux crochets de la société, ne serait-ce que moralement.