
Chronique d’une vie
Nouvel extrait du tome II en préparation
Les rires à la ronde
✍︎ À deux
Le lundi 10 août 1947 rentré de son escapade
ardennaise, Jacky reprend son train du lundi matin vers Turnhout et l’avenue
de Mérode. Le soir venu, dans sa
chambre, il consacre désormais une grande partie de son temps, non à
l’étude du vocabulaire néerlandais commercial qu’il devra pratiquer très
bientôt avec les clients et fournisseurs néerlandophones de l’usine, mais aux
prochaines publications du Grand Feu qui promettait à ses lecteurs en
juin dernier une nouvelle formule pour la rentrée.
Séduit par la symbolique de la Cordée imaginée par Hector et
pour l’avoir pratiquée depuis quelques mois, mon père décide de la proposer samedi
prochain à ses amis du quartier. Il sera fier de leur montrer le cachet qu’il a
fait réaliser, sans oublier d’y mentionner son numéro de téléphone. Il souhaite
regrouper l’équipe éditoriale et littéraire du cercle du Grand Feu autour de l’appellation, Cordée des Albatros, en hommage
à ces poètes incompris épris de liberté.
Mais après les mois d’été le cercle du Grand Feu semble
avoir oublié d’entretenir les braises de ses combats. Chacun constate que le
directeur de la publication est devenu officiellement à la cartonnerie le fils
du patron et qu’il chemine désormais sur des rails qui le mènent vers un avenir
assuré pour de nombreuses années qui le verront vieillir. Quant aux
rédacteurs-poètes-Albatros du printemps dernier, ils ne semblent plus très
convaincus et relâchent doucement l’enthousiasme de la Cordée qui les unissait,
préférant se consacrer pour la plupart à la poursuite de leurs études… ou de
leurs amours.

Alors, délié de ses responsabilités éditoriales, peut-être
avec un certain soulagement face à l’évidence de la non-rentabilité des efforts
fournis, mon père passe d’une cordée à l’autre et s’investit plus encore dans
les soirées cabarets de la Franche. S’y impliquant totalement, il laisse
libre cours à des prestations créatives, soutenu, entouré et applaudi par de
nombreux camarades dont Jacques Zwick, toujours bon public, prêt à partager un
trait d’humour, à se divertir, à éclater de rire.

Jacky était très expressif, très extraverti, il s’exprimait
très fort. Il était assez éblouissant : c’est probablement l’être le plus
doué que j’aie jamais connu dans les domaines les plus divers. Il savait tout
faire. Après la guerre, il n’y avait que lui qui possédait une
voiture, celle de son père. Il conduisait magnifiquement sa voiture, il jouait
de la guitare, du piano, de l’accordéon[1].
Guère économe de son énergie, résistant souvent mieux que
d’autres à la fatigue, mon père éprouve souvent quelques difficultés à quitter
les tablées des derniers verres où ils se retrouvent régulièrement, en
compagnie de Jacques Zwick et d’Ivan Elskens. Ce dernier constate que Jacky,
grâce à ses qualités d’adaptation et sa sympathie naturelle, abandonne
rapidement son costume de nouveau venu, oubliant sa timidité, adoptant un
comportement nettement plus assuré.

En arrivant dans mon équipe Divertissement, il était un second
meneur dans l’équipe qui comportait déjà huit personnes, garçons et filles[2].
Fréquentant les membres de sa Cordée, Jacky se trouve régulièrement
face à Miche Michielsen la fille blonde et discrète, agacée il y a quelques
mois par les exubérances de cet impétueux qu’elle voyait pour la première fois.
Si le personnage déplace toujours beaucoup d’air autour de lui, la jeune fille a
décidé avec sagesse de composer avec ce Jacky apprécié de tous, vu qu’ils sont
amenés à travailler ensemble. Un jour mon père, curieux, lui demande quel est
son véritable nom.

Mon nom est Thérèse Michielsen. Je suis née à Etterbeek, le 30 décembre
1926. Mon père s’appelle Franck, ma mère Firmine. À ma naissance, j’ai déjà un
grand frère, René. J’ai encore un jeune frère, Paul, mais avant ma naissance
j’ai eu une sœur, Monique, décédée à l’âge de 6 mois. Le décès de ma sœur
Monique a beaucoup traumatisé ma mère. Quand je suis arrivée, j’étais une petite
fille pour la remplacer. Mes parents m’ont appelée Thérèse pour être sous la
garde de sainte Thérèse. Ils m’ont chouchoutée et préservée[3].
Peu à peu au fil des rencontres, derrière son attitude
réservée, Miche se détend en présence de Jacky. Elle reconnaît que ce stoefer* plus jeune qu’elle a de nombreuses idées pour les
spectacles. Doucement, elle s’autorise à sourire aux répliques et pitreries de
ce fanfaron qui ne tient pas en place.