
Extrait du tome II en préparation
Les hommes du Nord[1]
Le lundi 2 juin 1947, comme convenu, la valise à la main, Jacky monte dans ce train pour
Turnhout, petite ville de la Province d’Anvers. Arrivant sous la très belle
verrière qui recouvre trois voies à quai, mon père sort de la gare construite
en 1896 dans un style néo-renaissance flamande.
Suivant les indications reçues, il se dirige à l’adresse de sa
famille d’accueil où il est chaleureusement
accueilli par la maitresse de maison qui lui indique sa chambre et lui offre
une tasse de café. Profitant de cette première rencontre elle s’informe de ses
préférences culinaires, lui demandant s'il apprécie un vol au vent (croustade en pâte
feuilletée garnie d’un mélange de morceaux de poulet, de champignons et d’une sauce épaisse faite à
partir d’un bouillon de volaille). Il se rend ensuite à la prison, située à moins de dix minutes à
pieds, où il a rendez-vous avec un préposé. Le bâtiment fut construit entre 1905 et 1908
sur le modèle d’Edouard Ducpétiaux qui estimait que la prison devait
régénérer les détenus. Cette régénération passait notamment par l’organisation du travail.
Soutenant cette mission, la cartonnerie Vanneste et Brel fait partie des
sociétés extérieures qui donnent l’occasion à des détenus de travailler dans
l’atelier d’emballage organisé au sein de l’établissement pénitencier.
Prison de Turnhout, 1 Wezenstraat
Devant la grande grille noire du numéro 1 de la Wezenstraat, Jacky est impressionné en attendant qu’un
gardien viennent lui ouvrir. En guise de premier exercice de pratique du
néerlandais, guidé par le préposé
prévenu de son arrivée, il visite les lieux. Sa mission consiste à
vérifier le bon suivi des consignes transmises pour la réalisation des travaux
confiés aux prisonniers qui fréquentent l’atelier d’emballage. Après réception des grands rouleaux en
provenance de l’usine, les détenus finalisent des boites en carton selon des
modèles spécifiques de différentes tailles et formes qui seront utilisées pour
de nombreux usages. Sont ainsi réexpédiées vers Bruxelles, des boites pour
chaussures, médicaments, confiseries, de délicieuses pralines belges ou encore de
la pâtisserie. Après son mariage avec
Léontine, sœur ainée de Romain, Amand Vanneste père, fut artisan pâtissier
durant quelques années mais il préféra abandonner l’artisanat des gâteaux pour
se préoccuper de leurs l’emballages.
En fin d’après-midi, quittant la prison
et comme pour mieux savourer sa liberté, avant de rentrer pour le souper, (le repas du soir) Jacky décide de s’offrir une promenade
de reconnaissance dans la petite ville.
Dans un bistrot de la grand-place il se mêle aux buveurs humides des terrasses brouillées[2]
et déguste une bonne Kriek (bière
à la cerise) si rafraichissante
l’été. Il apprécie ces vieilles
villes[3], la présence de ces hommes du Nord jeunes ou vieux, ne cessant de les observer animés par
leur conversation ou croquant
le silence[4].
Le passage de quelques jeunes filles aux cheveux fragiles et au regard tranquille ramène ses pensées vers
la belle chevelure brune de Suzanne. Mais
dès que le carillon de l’église laisse s’envoler des rubans de notes vers le
ciel, mon père sort de sa rêverie. Il est temps de songer à rejoindre
sa famille pour y déguster des tartines de platekaas (fromage blanc) agrémentées de ciboulette et de radis. Un repas d’été très
apprécié.