
Extrait du tome II en préparation
Paris qui mesure notre émoi[1]
Ce lundi 8 avril 1947, Jacky fête
ses dix-huit ans. Cependant, par respect pour la semaine des travailleurs,
Lisette organise un repas la veille, regroupant autour
de sa table ce dimanche 7 avril le jeune couple Pierre et Marie-Jeanne
ainsi qu'Alice et Georges Dessart qui vient fêter son
filleul. L’ambiance est bon enfant.
À la fin du repas quand les dineurs familiaux repoussent leurs
assiettes[2] et comme dans de nombreux foyers belges, le sujet sensible de la
question Royale s’invite dans les conversations. Le Roi Léopold III réside
toujours à l’étranger et aucun accord fondamental ne s’impose pour son retour
en Belgique.
Pendant que les
hommes s’échauffent et argumentent leur point de vue sur ce thème délicat qui
divise le pays, Lisette s’intéresse avec affection à Marie-Jeanne qui commence
son dernier mois de grossesse.
Depuis qu’elle a appris
qu’elle allait être grand-mère,[3] toujours enthousiaste au bonheur des autres, elle ne quitte plus son
crochet, ses aiguilles et ses pelotes de laine aux couleurs pastel. Avec la
complicité de sa sœur Léonie, Lisette passe de longs moments à rêver à
l’arrivée de l’enfant annoncé. Mais l’approche de l’événement réveille aussi
certains souvenirs du passé, les moments de joie mais ceux plus douloureux qui
ravivent en elle tristesse et anxiété.[4]
Oubliant
l’échec scolaire de leur cadet, en guise de cadeau d’anniversaire, mes
grands-parents offrent à Jacky un séjour à Paris, organisé avant le début de
son entrée à la cartonnerie prévue pour le mois prochain. Romain a sans doute
accepté l’idée de Lisette qui désire depuis si longtemps y passer quelques
jour et souhaite aujourd’hui vouloir
profiter sur (bénéficier), de cette occasion.
Et c’est ainsi que bras dessus, bras
dessous, la mère et le fils, habités par cette même joie de vivre qui les unit, débarquent en ce
mois d’avril 1947 sous la somptueuse et bruyante verrière de la gare du Nord.
Un plan à la
main, les deux complices parcourent la ville, tels des
touristes provinciaux bien reconnaissables à leur accent du Nord. Tentés par
mille lieux à découvrir, ils s’émerveillent de la beauté des monuments de la
Ville Lumière. Ils descendent les Champs-Élysées, admirent les devantures des
grands magasins, longent les quais, arpentent les allées des Tuileries[5],
empruntent le métro sans oublier de faire poinçonner
leur ticket.
Tous deux s’étonnent
de tant d’animation dans la capitale, de l’encombrement des rues et carrefours,
du niveau sonore de la ville, eux qui aiment le pavé[6] tranquille de leur petite rue bruxelloise.
Ils sont
impressionnés par cette foule circulant en tous sens, le pas pressé, sur les
places, les trottoirs et dans les couloirs du métro.
Furtivement du
coin de l’œil, mon père regarde sa mère enthousiaste qui marche à ses côtés.
Conscient des caprices et de la fragilité de sa santé il s’émerveille, lors de
ce séjour, de son rajeunissement et de l’éclat de ses yeux, fruits des miracles
qu’offrent les rires partagés. Au fil des heures de cette escapade parisienne, bercée
par tant de distractions, Lisette oublie les moments d’inquiétudes, les maux de
têtes, les soucis digestifs, les jours d’hospitalisation et même ses comprimés
antidouleur. Marcher ainsi vers le bonheur en riant au bras d’une femme qui
s’amuse de la vie, donne à Jacky l’impression d’être amené par des anges aux
portes du Paradis.
Sur le gravier
des allées du Jardin du Luxembourg ces gourmands de la vie dirigent leurs
regards dans toutes les directions, s’amusent des mêmes détails comme ce chapeau si original porté avec
audace par cette élégante parisienne qu’ils viennent de croiser. La mère et le
fils restent sensibles à l’harmonie des courbes d’une sculpture ou à la
tendresse des jeunes pousses dévoilant aux regards des passants leur nouveau
feuillage vert tendre.
Au printemps, au printemps
Et mon cœur et ton cœur sont repeints au vin blanc
…Vois, tout Paris joue la fête au village[7]
Le temps d’une
pause pour soulager leurs pieds échauffés, ils s’installent sur un banc non
loin du bassin dans la douceur de ce printemps revenu et feuillètent, le temps
d’une cigarette La Semaine de Paris,[8] cherchant le spectacle à découvrir en soirée.
En totale
confiance, la mère et le fils sont liés par leur affection mutuelle. Des fils
invisibles les relient, leur confirmant qu’ils sont construits sur le même
modèle, celui de la joie de vivre, de la curiosité, de la générosité, de l’attention
à l’autre avec cette pointe d’humour qui les empêche de se prendre au
sérieux.
En fin d’après-midi,
épuisés, ils retrouvent leur hôtel. Le temps de laisser Lisette se reposer un
peu et voilà les deux noctambules, le cœur ravi, se dirigeant à la nuit tombée,
empressés vers les néons étincelants[9] d’une salle de spectacle.
Durant ces quelques jours Jacky est fier
de veiller sur sa mère. Il devient sa tour de garde[10], se rendant disponible, à l’affut du moindre de ses désirs. Tout comme
le faisait Lisette lors de ses premières promenades avec son futur mari dans
les rues de Bruxelles en 1921, aujourd’hui c’est leur fils cadet qui, accroché
au bras de sa mère, se sent pousser des ailes. Ces moments de rapprochement
avec son benjamin lui rappellent aussi le
temps béni de l’enfance de mon père quand il bénéficiait pour lui seul de ses
attentions maternelles dans l’appartement du boulevard d’Ypres[11].
Guidés par une
nuée de joie, le couple mère-fils déambule sur les trottoirs des grands
boulevards[12]. Ayant hérité de cette particularité de
sa mère, Jacky se sent merveilleusement bien dans cet
ailleurs qui l’éloigne des habitudes et routines de son quotidien qui le fait
trop souvent sombrer dans les filets d’une profonde léthargie.
Mais aujourd’hui, sous le soleil d’avril,
Jacky et sa mère tels deux patineurs glissant sur la vie, le long de la rue de Rivoli,
arcade
après arcade[13]
sourient
de ce dépaysement bienfaisant.
Même si le
couple est souvent interrompu dans ses conversations par des bousculades
involontaires ou des dépassements par quelques passants pressés, ma grand-mère,
peut-être inspirée par ce décor inhabituel, se livre à certaines confidences et
évoque ses souvenirs d’Afrique. Elle décrit les réceptions et mondanités
d’avant la crise, à l’époque où Romain après avoir engrangé d’importants
résultats financiers envisageait devenir rentier[14].
Longeant la Seine qui
se promène et les guide du doigt[15]
Jacky
profite de ces longs moments avec sa mère pour lui
avouer son anxiété à l’idée d’entrer à l’usine. Attentionnée, Lisette le
rassure, lui rappelant le bonheur de son père à voir enfin ses fils prendre la relève à la cartonnerie.
Sur le
boulevard Saint-Germain, passant devant le célèbre café de Flore, la mère et le
fils aperçoivent des consommateurs qui libèrent deux chaises en terrasse et ils
s’y glissent rapidement.

Le temps de
savourer un café crème, leurs âmes assoiffées de liberté, dégagées de toute contrainte,
les voilà enchantés à l’idée de se
retrouver dans ce décor de carte postale. Paris leur appartient !
Le cœur plein et la tête vide[16] Jacky amoureux garde en permanence sur l’écran de ses pensées, le
visage de Suzanne. Il aura tant de souvenirs à partager dès son retour.