La plupart des enfants n’ont pas réagi. Un ou deux ont brièvement regardé. Je me demandais s’ils savaient qui il était. Connaîtraient-ils vraiment Brel – l’homme, pas seulement le nom sur un panneau.
Un jour, l’un d’eux entendra Le Plat Pays et quelque chose remuera. Une douleur tranquille. Une tendresse souvenue. Et soudain, la Belgique – tout cela, la grisaille, la beauté, les contradictions – s’ouvrira à eux comme il me l’a fait autrefois.
Ce jour-là, dans le métro, j’ai dérivé quelque part entre le sommeil et la mémoire à l’automne 1968. Lorsque nous sommes arrivés à Bruxelles pour la première fois en provenance du Maroc, nous avons vécu sur la Chaussée de Ninove, numéro 201. Une longue route épuisée commençant à la Porte de Ninove à Molenbeek s’étendant vers la vieille ville.
Derrière notre maison se trouvait une gare, maintenant Weststation. Juste au-delà des voies vivait un cheminot qui élevait des pigeons. Je le regardais de ma fenêtre, appelant ses oiseaux dans de courtes syllabes gutturales qui sonnaient comme une langue que personne d’autre ne parlait.
De l’autre côté de la rue se tenait le café du quartier géré par Madame Jeanine. Fin des années soixante. Couronne de cheveux gris. Lunettes surdimensionnées. Toujours en contrôle.
Le week-end, son café se transforma, rempli de musique, de mouvement, de cris, de rires, de bière renversée et de combat occasionnel. Les hommes sont venus juste après le jour de paie, l’argent encore chaud dans leurs mains, seulement pour tout perdre à la machine à jackpot impitoyable dans le coin. Finalement, le gouvernement l’a interdit.
J’étais nouveau dans tout ça. Mon village près de Tanger avait des chèvres, des murs blanchis au soleil, des appels de prière. Bruxelles avait des tramways, du néon, de la fumée et du verre. Je ne l’ai pas compris, mais j’ai regardé et écouté.
Au fil du temps, j’ai commencé à faire des courses pour Jeanine. Elle m’a payé en frites avec de la mayonnaise et la facture occasionnelle de vingt francs. Je l’aimais bien. Tout le monde l’a fait. Elle était gentille sans jamais être douce. Toujours respecté. Elle aimait la musique, surtout Jacques Brel
Grâce à elle, j’ai découvert les frites belges et Brel. Un sublime rapprochement. Un soir, elle m’a dit avec une lueur dans les yeux que Brel s’arrêtait là.Avant de devenir célèbre, il travaillait à l’usine de carton de son père appelée Vannest et Brel à Anderlecht, à quelques minutes de la rue Verheyaden. Il s’arrêtait parfois pour boire une bière. Jeanine a dit qu’il n’était jamais resté longtemps, mais qu’il avait l’air toujours réfléchi, même à ce moment-là.
Au début, je ne comprenais pas les paroles de Brel. Mon français était pauvre et il était rapide. Mais avant même que les mots ne soient clairs, j’ai entendu l’émotion. Il ne chantait pas seulement. Il habitait ses chansons. Au fil du temps, les paroles se sont déroulées comme Bruxelles l’a fait pour moi :
« C’était au temps où Bruxelles bruxellait »
Brel n’a pas romancé Bruxelles. Il l’a fait pleurer. Mais même en deuil, il a trouvé la mélodie. Dans le café de Jeanine, cela avait du sens. Il y avait de la joie, de la danse, de la musique, mais aussi du désespoir. Les salaires disparus. Une forte consommation d’alcool. La machine à jackpot avale des rêves une pièce à la fois. Pourtant la ville chantait.
Brel avait un don pour dire peu et tout signifier.
Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague / Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues,
Une fois que j’ai compris ces lignes, elles m’ont soulevé. Elles parlaient de vide et de résistance. Parmi les pays définis autant par l’absence que par la présence. Bien que je ne l’aie jamais rencontré, j’ai ressenti une parenté.
Brel était un conteur, comme ma mère dans notre cuisine Molenbeek, filant des contes d’amour et de maison dans une voix qui planait entre la chanson et la parole.
Mais Brel n’était pas seulement un chanteur. Il était quelque chose de plus féroce. Regardez-le se produire et vous le verrez – des yeux trempés de sueur, des yeux flamboyants, comme si la scène était le seul endroit où il pouvait survivre.
Il a été critiqué, en particulier par la bourgeoisie belge. Trop dramatique. Trop intense. Mais le temps leur répondait. Brel ne supporte pas malgré son émotion, mais à cause de cela. Il a osé se sentir sans excuses. Il aimait la Belgique et il l’interrogeait. Se battre avec elle.
Cette ambivalence a sonné vrai pour moi. Aimer la Belgique n’a jamais été facile. Brel l’a dit clairement, bien que peu voulaient l’entendre.
Ce n’était pas une fascination qui passait. Mon admiration pour Brel est devenue une vie. Non seulement pour la musique, mais pour l’humanité derrière. La douleur d’être entre les deux – langue, pays, soi-même.
En 2016, j’ai été interviewé à la radio publique nationale aux États-Unis. Le sujet était le terrorisme à Molenbeek. Mais avant de parler de peur ou de politique, j’ai parlé du café de Jeanine. De la musique qui l’a remplie. L’émission a ouvert avec Ne Me Quitte Pas. Ce moment semblait sacré. Comme si Brel lui-même avait brossé l’air juste brièvement.
Maintenant, je vis à Mashpee, Massachusetts, terre du Wampanoag. Les nuits tranquilles, j’écoute toujours Brel. Pas pour la nostalgie, mais pour la mémoire qui respire. Sa voix reste une compagne. Crue. Sans garde. Chaque syllabe ressemble encore à une confession. Une torche dans le noir.
Je pense à Jeanine de la Chaussée de Ninove. A l’enfant que j’étais, debout dans une porte étrangère, entendant une langue que je ne connaissais pas encore mais que je comprenais déjà.
Et quelque part, peut-être même près de la Chaussée de Ninove, quelqu’un chante toujours Brel. Un écolier dans le métro. Une femme qui ferme son café. Un homme avec des pièces de monnaie à la main.
Et ça suffit.










