
Une oasis loin de la
médiocrité[1]
Le lundi 16 juin 1947, dans la
chaleur étouffante de ce mois exceptionnellement chaud, parait le deuxième
exemplaire du Grand Feu. L’éditorial de ce petit journal de quartier raconte un an d’amitié, née l’été dernier sur les routes des
Ardennes.
(…) Nous atteignions cette magnifique simplicité d’être
vrais et naturels dans le merveilleux silence de la nuit, silence qu’accentuait
parfois le bruit léger d’un filet d’eau qui courait au long des prés. Nous dûmes revenir. Nous savions que si nous n’y prenions garde nous serions
peu à peu repris et étouffés par les tentacules de cette pieuvre immense qu’est
la cité où nous vivons. C’est alors que nous éprouvâmes le besoin de donner une
consécration à cette amitié neuve qui nous unissait afin de la préserver le
mieux possible. Que toujours, rentrés chez nous, nous puissions retrouver
momentanément comme une oasis loin de la médiocrité, loin de tout ce qui
risquait d’abîmer nos rêves… Nous créâmes un cercle qui eut de multiples activités,
tant intellectuelles que récréatives. Ce cercle, sous sa forme évoluée,
s’appelle « Le Grand Feu » et a donné son nom à ce journal que nous
comptons améliorer rapidement et qui, nous l’espérons, sera le moyen d’expression
de tous les jeunes qui estiment avoir quelque chose à dire[2].
Le mot
oasis utilisé par mon père dans ce texte semble sortir des ouvrages de
Saint-Exupéry auteur qu’il lit toujours avec plaisir, à moins qu’il ne s’agisse
d’une allusion aux soirées cabarets organisées par la Franche Cordée dont vient de lui
parler Ivan récemment.
Rentrant volle gaz (rapidement ) à Bruxelles le vendredi en fin de
journée, Jacky partage son temps entre ses rendez-vous avec Suzanne, les
réunions à La Franche et celles de son cercle de son quartier, certes moins
nombreuses en cette période d’examens. Malgré toutes ces activités mon père ne
peut refermer totalement la porte à son sentiment de solitude, à ses angoisses,
à toutes ces questions qui surgissent sur le sens de sa vie, ce néant troublant
qui s’invite parfois à ses côtés.
Pour ce
deuxième numéro du Grand Feu, les auteurs des articles s’inventent de
nouveaux pseudonymes et l’équipe éditoriale inaugure une Tribune Libre accordée aujourd’hui à une certaine Viviane, qui
pourrait, pourquoi pas, se prénommer en réalité Suzanne et qui prend la plume
pour vanter les bienfaits du scoutisme. Étudiants, ouvriers, employés, tous se retrouvent le
dimanche, sous le même uniforme ; ils chantent les mêmes chants ; ils
se lient à la nature, ils l’observent, ils échangent entre eux des idées
diverses qui les font mieux connaître : ils s’aident, se soutiennent et
s’aiment[3].
La chronique
musicale qui évoquait Berlioz le mois dernier propose aujourd’hui sous la
signature d’un certain Victor Lade, un hommage à Jean-Sébastien Bach :
(…) Bach, ton nom ne sera pas immortel, où que tu sois, tu
le sais bien, mais tant que la terre tournera, il y aura des dimanches écrasés
de soleil°[4],
où des enfants comme nous iront écouter ta musique – ta musique qui monte vers
l’infini[5].