
Extrait du tome II en préparation
Pourquoi
suis-je né ?[1]
Le vendredi 16 mai 1947, Jacky est aussi
nerveux et impatient que ses camarades Jean Meerts et Robert Seguin. C’est d’un bon pas que le trio se rend à
l’imprimerie de la rue Stout à Anderlecht. Les amis viennent y chercher la concrétisation de leur rêve de
l’été dernier. Non sans fierté ils découvrent les quatre feuillets imprimés de
leur petit journal de quartier, Le Grand Feu.
C’était un petit journal de jeunes qui, un beau jour, se
mettent autour d’une table et l’un écrit
un poème et est tout content de trouver un morceau de papier sur lequel il le
publiait. Il en était fier pendant des mois.[2]
Avec émotion Jacky admire les textes
imprimés et la mise en page de sa nouvelle Frédéric[3],
signée Raoul de Signac, reproduite sur trois colonnes.
À voir ainsi publier son souvenir d’enfance, une étrange
impression le traverse.
Le passé est soudainement venu se coller au présent à travers
cette publication. Dans son récit Jacky
a utilisé à nouveau, les vagues et les dunes, tout comme dans son texte La
Mer, rédigé en classe et confisqué par son professeur de mathématiques en 1941.°°°
Aujourd’hui, il n’est plus question de la
moindre confiscation. Devant son texte publié il éprouve même une petite sensation
de revanche, comme un pied de nez à sa manière adressé à tous ceux qui, en
décembre dernier, ont estimé qu’il n’était plus souhaité parmi les élèves de
l’Institut Saint-Louis.
Quelques jours
plus tard les températures grimpent soudainement
sur toute la Belgique et certains soirs le temps tourne à l’orage. Troublé par
la violence de l’un d’eux mon père décide de décrire la succession de ses
émotions, peut-être pour mieux les conjurer.
J’ai peur de la pluie
J’ai peur du vent
J’ai peur de la vie
J’ai peur, oh, maman[4]
À travers ce nouveau récit Jacky entraine son futur lecteur au pays
des inquiétudes, du vide, du néant, des craintes, de la solitude et de la mort.
Dès les premières lignes il glisse une allusion à sa passion pour la musique,
la comparant à la puissance du tonnerre qui se manifeste généreusement.
Il se sent seul et cette solitude devient l’épicentre de ses
sentiments oppressants. Il écrit ce voyage intérieur à la première personne, au
cœur de ses peurs, et l’idée lui vient de publier ce texte dans le prochain
numéro du Grand Feu à paraitre en juin.
Il tonne.
Rien n’est plus beau que le roulement du tonnerre. Aucune
musique ne dégage une pareille impression de puissance. J’aime l’orage. Mais
pas quand je suis seul. Comme ce soir.
Je n’ai pas peur, non. Mais chaque coup résonne en moi
comme un gong creux. Sensation pénible.
Au début, passe encore. Mais plus la nature fait du
bruit, plus je me sens vide. Cette impression de néant s’étend progressivement
à tout ce qui m’entoure. Pourquoi
suis-je né ? Qu’ai-je fait pour les autres, qu’a-t-on fait pour moi ?
Je suis seul. Tout seul[5].
…Mais ai-je rêvé. Un chat a miaulé. Enfin. Un vivant. Je
le vois maintenant, tache sombre dans le noir.[6]
S’agit-il du
chat mentionné dans son Journal de
Famille tenu en avril 1941 et qui refusait systématiquement de
rentrer ? Quoi qu’il en soit, en ce soir d’orage le quadrupède apparait
sous d’autres dispositions et plus attentionné.
…Comme il est
beau le chat. Il s’approche lentement. Tous ses mouvements ont la grâce d’une
jeune fille. Et il vient toujours vers moi. Il est surement brun. J’aime tant
cette couleur.
La grâce et la
couleur du pelage de l’animal éveillent le doux souvenir de la bien-aimée, la
beauté de la chevelure de Suzanne à qui il écrivait récemment ce vers :
De bruns cheveux qu’aimait baiser
l’homme qui
fuit[7]
L’orage
s’éloignant, le héros du récit dépose encore en son cœur quelques pensées
d’amour, sans doute prononcées par Hector au cours de conversations, pour
l’aider à mieux recouvrir ses sentiments d’abandon et ses interrogations.
Je comprends
maintenant : nous sommes nés, nous vivons pour aimer. C’est notre raison
d’être, l’amour. Il faut adorer tout ce qui nous entoure, embrasser tout ce
qu’on rencontre.
…Mon Dieu, petit chat, que j’aime t’aimer.
…M’aime-t-il
lui, l’animal ? Quelqu’un peut-il m’aimer ? Et aussitôt l’angoisse
monte en moi, tenace, sensation indéfinissable. S’il ne m’adorait pas
lui ? Si personne ne m’aimait ?
Cette question et son cortège d’angoisse semble s’imposer dans les
pensées de mon père à la veille de son départ pour Turnhout, petite ville de la
province d’Anvers.
