
Extrait du tome II en préparation
Les corridors crasseux[1]
Le 1er mai 1947 est la date
officielle de l’installation de Jacky à la cartonnerie. Ce jour est devenu férié
en Belgique depuis l’année dernière. C’est donc le lendemain, le vendredi 2 mai
que mon père réalise enfin le rêve de son père et entre dans les bureaux de la
direction au sein du service commercial.
L’âme sereine et la conscience légère,
Romain estime avoir rempli sa mission : offrir à ses deux fils ce qu’il ne put
recevoir de sa famille au début de sa vie professionnelle : la sécurité
d’un emploi garanti pour de longues années.
Qu’importe le
manque de formation de son benjamin ! Lui n’en avait guère plus en
commençant à travailler dans l’entreprise créée à l’initiative de son
beau-frère Amand.
Dorénavant la
nouvelle génération est en place pour en assurer l’avenir. Mon grand-père
présage que comme le fit Pierre en 1941 en entrant aux ateliers de l’usine et
tout comme lui au sein de la Cominex°°° en 1909, son fils cadet développera,
sur le terrain, les compétences souhaitées. Il en est convaincu, Jacky
apportera au fil des années le meilleur de lui-même au sein de la société
familiale, cette planche de salut qui fut la bienvenue à la suite de ses
lourdes pertes financières en 1931.°°°
Romain dans son rôle de directeur, transmet à son fils les consignes
importantes à respecter notamment celle de l’interdiction absolue de fumer dans
les bâtiments. Chacun se souvient encore, malheureusement, de l’incendie qui
détruisit totalement la première usine de carton en 1929, année de naissance de
Jacky. Amand Vanneste junior assure la formation de Jacky
et l’informe de l’organisation de son prochain séjour en Flandre, afin de perfectionner son néerlandais qu’il devra pratiquer couramment avec
une partie de la clientèle. Être bilingue est essentiel pour un futur directeur
de la cartonnerie qui devra vanter notamment la renommée de l’entreprise mais
surtout les qualités de la grande spécialité depuis sa
fondation en 1931 : le carton ondulé !
Ce 2 mai 1947 ému et non sans
fierté Romain se rend à l’usine avec Jacky. Mon père y salue les membres du
personnel, scrute les regards et les visages, offre des poignées de main. La
plupart sont chaleureuses, d’autres moins empressées. Le fils du patron reçoit
des attitudes respectueuses, des regards amicaux, d’autres plus fuyants voire
méprisants. Jacky représente l’un des visages de leur avenir, mais aussi le
cadet de Monsieur Brel qui, comme son fils ainé, a interrompu ses études.
C’est surtout auprès
de l’équipe des conducteurs des camions jaunes qui sillonnent les rues de
Bruxelles et les routes du pays à l’enseigne de la cartonnerie Vanneste et Brel
que mon père ressent une atmosphère particulièrement accueillante.
Terminant cette présentation quelque peu
officielle il rejoint la pièce où il travaillera. Il reconnait le lieu où, âgé
de 11 ans, Romain l’avait conduit, lui expliquant qu’un jour, ses études
terminées, il viendrait y travailler. Jacky a l’impression que rien n’a changé
depuis cette visite qui l’avait intimidé.°°°
Il s’installe
face à son père au bureau qui lui est attribué
et qui semble l’attendre depuis tant d’années. Il découvre les cartes de visites imprimées à
son nom qui mentionnent son statut de directeur. Troublé à la vue de ce statut
immérité, il les fait disparaitre rapidement dans un de ses tiroirs.
Il jette un coup d’œil par la fenêtre qui
offre un coin de ciel bleu printanier et sourit aux nuages qui voyagent. Les suivre
lui donne du courage.
