
À travers champs vers un hameau perdu
Le samedi 2 août 1947 à 14 heures, place Simonis, comme convenu, à
quelques mètres de l’avenue des Gloires Nationales, un groupe de garçons de la
Franche Cordée s’apprête à partir pour leur camp d’été. Après avoir agencé dans
le fond du véhicule les malles en métal contenant le matériel, les sacs à dos
et une série de bacs de bières les jeunes gens grimpent tout joyeux à l’arrière
du véhicule et s’installent sur les bancs.
Parmi eux, Jef Vandertaelen membre de la cordée divertissement,
Richard de Maubeuge, effacé derrière sa discrétion, Jacques Zwick avec sa
joyeuse impertinence, Raymond Van Cappelen et Luc Hens toujours de bonne humeur.
Jeune homme de conviction il est heureux de connaître la Franche Cordée où
l’effort est sans cesse à l’honneur. Il est déterminé à y amener son grand ami
d’enfance, Raphaël De Proft.
Le camion s’ébroue et prend la direction de Boninne-lez-Marche-les-Dames, dans la région de Namur. Si chacun est quelque peu bousculé lors de
certains passages cahoteux sur des routes en mauvais état, tous se réjouissent
de se retrouver pour ces quelques jours de vacances. Comme l’été dernier mon père se laisse envahir par la douceur de
l’inconfort qu’offre ce camp au milieu de dame nature. Il est tellement heureux
de pouvoir quitter la cité, ce milieu de prédilection fertile à toutes formes
d’embourgeoisement comme il l’écrivait récemment dans l’éditorial du Grand
Feu.
Au cours de longues promenades vers les rochers de Marche-les-Dames,
dans la forêt de Boninne ou en fin de journée autour du feu de l’amitié, mon
père profite sans se lasser des échanges avec chacun. Il écoute notamment Raymond
Van Cappelen qui lui conte avec passion et moult détails les exploits des Quatre
Fils Aymon. 🗝
🗝 Une
légende ardennaise du XIIe, raconte l'histoire du célèbre cheval Bayard
et des quatre fils Aymon, Allard, Guichard, Renaud et Richard. Charlemagne y apparaît comme
perfide et sournois à l'inverse des quatre frères qui restent toujours fidèles
au code de l'honneur chevaleresque.
Jacky profite de ce camp pour se rapprocher surtout de Jacques
Zwick. Le jeune homme a cinq ans de plus que Jacky et ces quelques années
d’écart accordent à l’étudiant en droit un statut d’aîné qui attire mon père. Les
deux amis se retrouvent autour de leur sensibilité, de leur quête de justice, de leur sens de l’humour et de leur passion pour la
littérature.
Jacques Zwick :
Il avait une connaissance assez extraordinaire, lacunaire,
c’est-à-dire pas du tout systématique. Il avait une espèce de nez radar pour
découvrir des grands dans la littérature. Il ne lisait peut être pas tellement
mais il lisait bien, il choisissait bien. Il mettait la main sur ce qui était
essentiel sur ce qui parlait à son intelligence et à sa sensibilité en se
foutant complètement des normes, culturelles, traditionnelles ou habituelles[1].
Tout comme à la ville, en pleine nature les deux amis sont les
derniers à saluer la lune avant de se glisser sous la tente. Lors de longues
veillées que ni l’un ni l’autre ne souhaitent terminer, mon père lui confie son
attirance pour le ciel étoilé, lui avouant qu’il aimerait tant aller dans une étoile d’où il verrait briller la nuit. Et chacun d’imaginer ce jour où ils verront les
astres leur sourire comme le prédit Le Petit Prince à Saint
Exupéry. Et ces propos font naître chez les deux Jacques une nouvelle idée de
spectacle.
[1] Propos de Jacques Zwick
recueillis par Olivier Todd, Bruxelles, 1983.