| Voici un extrait du récit pour l’année 1945
En juin 1946, Jacky termine sa quatrième année d’études à la neuvième place sur 28 élèves.
Durant toute l’année, il est resté le premier en élocution. La direction de l’institut
lui demande cependant, avant d’être autorisé à passer dans l’année supérieure,
de présenter à la rentrée un travail d’algèbre. Fidèle en amitié, Jacky profite de ce début
de congé scolaire pour rencontrer plus longuement ses camarades qui terminent
des classes supérieures à la sienne. Les amis, heureux d’être libérés de leur
obligation scolaire, partagent mille sujets de conversation et commentent leurs
intérêts du moment. Jacky montre ses progrès musicaux en grattant quelques
morceaux sur sa nouvelle guitare. Bavardant avec Robert Martin, celui-ci lui
parle de sa nouvelle passion pour la poésie et en particulier pour les poèmes
de Charles Baudelaire, découverts il y a peu et qui, selon lui, décrit si bien
cette profonde mélancolie, le spleen. Il lui cite ce vers :
Quand le ciel bas et lourd comme
un couvercle Sur l’esprit gémissant en proie
aux longs ennuis…[1] Et mon père
tout à coup se sent moins seul face au gouffre de l’ennui qui colore ses jours
et au mal-être de ce ciel bas qui l’étouffe parfois.
Le 13 juillet 1946,
lors de la proclamation des résultats, Jacky récompensé
pour ses compositions françaises, reçoit un exemplaire du célèbre ouvrage de
Cervantès, Don Quichotte. Dès la fin
de la séance de remise de prix, non sans
impatience, le lauréat ouvre le livre au hasard et lit quelques lignes qui
étrangement évoquent aussi un départ discret.
Ainsi, sans mettre âme qui vive
dans la confidence de son intention, et sans que personne le vît, un beau
matin, avant le jour, qui était un des plus brûlants du mois de juillet, il
s’arma de toutes pièces, monta sur Rossinante, coiffa son espèce de salade,
embrassa son écu, saisit sa lance, et, par la fausse porte d’une basse-cour,
sortit dans la campagne, ne se sentant pas d’aise de voir avec quelle facilité
il avait donné carrière à son noble désir[2]. Ce que nous pensions, ce que nous
rêvions[3]
Ce passage, évoquant un désir d’évasion par la porte d’une basse-cour,
amuse Jacky et l’incite à poursuivre l’ouvrage. Il le glisse dans le sac à dos
qu’il prépare pour sa prochaine randonnée. Dans l’une de ses dernières lettres
à Suzanne qui va bientôt partir en vacances avec ses parents, Jacky est heureux
de lui annoncer qu’il a réussi à regrouper quatre copains du quartier, dont
Robert et Raymond, autour de son projet de camp dans les Ardennes. Parfois dans
ses courriers, l’amoureux se risque à glisser quelques vers, inspirés par sa
belle et par les personnages de Musset.
Nous étions quelques jeunes gens qui nous connaissions
vaguement, de ces copains qui se disent bonjour sur le tram [sic] et parlent
avec ennui du dernier film ou du dernier match de football ; nous vivions
l’un à côté de l’autre sans nous comprendre, et déjà s’ouvrait devant nous la
perspective d’une vie morne et repliée, vie bourgeoise. Un jour, l’un d’entre
nous lança l’idée d’aller faire un camp dans les Ardennes durant les grandes
vacances. Idée venue
d’où ? Je ne sais. Peut-être fut-elle suscitée par l’obscur pressentiment
qu’il y avait quelque chose de bien à accomplir ensemble. Nous
acquiesçâmes avec un enthousiasme mitigé. Ce camp fut néanmoins minutieusement
préparé, et nous partîmes au milieu de juillet pour une durée d’environ une
semaine. Alors eut lieu le miracle. Loin de la
ville, loin de nos petites habitudes quotidiennes, loin des toujours identiques
et mornes horizons, nous nous découvrîmes une autre âme, ou plutôt nous nous
sentîmes en permanence, au contact de la nature, cet état de conscience qui est
le nôtre certains soirs où nous sommes seuls avec nous-mêmes et où nous nous
sentons purs et éloignés du monde ; mais ce sentiment, nous l’avions en
commun. Nous
sympathisions naturellement : La pluie
familière et chantante qui comme une caresse glisse le long du visage et
apporte au corps une fraîcheur attendue, la rivière au tracé capricieux que
l’on sent couler sans la voir, à travers un rideau d’arbres, et dont l’eau sera
douce aux pieds fatigués, la forêt tranquille où l’on peut marcher des heures
sans rencontrer personne qu’un paysan méditatif qui chemine solitaire, l’aube
indécise et frileuse, qu’éveillé, la nuit, l’on attend avec une étrange
impatience, comme si le jour qui vient devait tout apporter, nous trouvaient
pour les contempler d’un même cœur. Nos yeux de
citadins voyaient pour la première fois vraiment la nature et dans notre
ivresse, il nous semblait pressentir la joie émerveillée des aventuriers
d’autrefois découvreurs de terres[4]. Lors de cette randonnée de plusieurs jours, mon père se lève chaque
matin, heureux avec au cœur l’impression de partir à l’aventure d’une
journée. Il se découvre nomade. L’âme en fête,
il est ravi de fixer sur la pellicule de
son appareil photo quelques clichés de cette belle l’aventure qu’il pourra
commenter à Suzanne à son retour de vacances familiales.
Dans la lumière du soir à l’approche d’un sous-bois, aux
premières notes du chant du merle, Raymond s’amuse à comparer les notes
sifflées à la mélodie de Beethoven, Danse villageoise. Lors des feux de fin de journée ils évoquent leurs distractions
préférées, leurs découvertes et leurs lectures. S’allongeant dans l’herbe fraîche,
observant le firmament et ses voies étoilées de l’été, l’un deux cite
Antoine de Saint-Exupéry écrivant dans Citadelle, que l’on cherche sa
vérité dans les étoiles. Chacun médite l’idée dans le silence de la nuit et
Raymond décrit alors les récits de l’auteur de Vol de nuit, passionné
d’aventures. Ces jeunes en mal d’héroïsme se promettent d’acquérir l’ouvrage en
question, rêvent sous la lune et décident d’un commun accord de solliciter la
Force Aérienne pour effectuer leur service militaire. Livrés à eux-mêmes, sans la présence du moindre adulte, à la
différence de l’année dernière, les yeux remplis de paysages et l’âme
débordante de conversations partagées évoquant la musique ou la littérature,
les jeunes gens décident de ne plus se quitter. Grandis par l’expérience vécue
sans tension, nourris des échanges chaleureux autour du feu du soir, ils sont
heureux de se sentir enfin moins seuls sur le chemin de leur vie. Aujourd’hui,
les voilà déterminés à participer ensemble à de nombreuses activités communes :
aller au cinéma, écrire des articles et, pourquoi pas, éditer un journal dans
le quartier. Tous y pensent avec enthousiasme et promettent d’en reparler.
Traversant villages et hameaux, mon père respire à pleins poumons cette liberté
recherchée, réfléchissant déjà à une nouvelle histoire à écrire, à raconter.
À suivre…
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